Le livre - projet pédagogique et intentions

Intentions et projet pédagogique

L’an prochain, nous fêterons le centième anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale. Pour les jeunes adolescents de 13-14 ans que nous avons en classe, l’événement leur semblera probablement étranger parce que très lointain ! Sur le curseur de leur conscience historique, ces cent années sont de l’ordre de… l’Antiquité, ou presque. Le siècle dernier, en tout cas !

Il faut dire que le XXe siècle aura connu une accélération du temps incommensurable, du fait de l’évolution des sciences, des techniques mais aussi des mentalités.

Alors comment intéresser cette cinquième génération (de l’après 14-18) à un tel événement mémoriel et comment peut-elle saisir toute son importance ?

Le programme d’Histoire ne consacre plus que quelques heures au traitement de cette guerre qui entama un siècle de fureur et de barbarie… En français, au contraire, la nouvelle réforme avec le thème « Agir dans la cité : individu et pouvoir » met à l’honneur la littérature de la Première Guerre mondiale. Jusqu’à présent c’était la littérature de la Seconde Guerre mondiale qui était essentiellement étudiée.

Dans un cas comme dans l’autre, la guerre suscite toujours une production littéraire, artistique assez phénoménale, riche et essentielle, de mon point de vue, non seulement pour s’ouvrir à la sensibilité littéraire mais aussi pour éveiller les consciences : elle a beau être terrible, meurtrière, sanglante, génocidaire, la guerre est romanesque, au sens où elle est source d’histoires singulières entre les individus et qu’elle n’a de cesse d’interroger les fondements de l’humanité. Mieux ! Cette littérature n’est pas figée dans une époque ! Aujourd’hui encore, des écrivains ou des bédéistes contemporains de qualité sortent des romans ou des bandes dessinées sur cette guerre : il n’est qu’à évoquer le livre de Pierre Lemaître, Au-revoir là-haut, qui a reçu le Goncourt des Lycéens en 2013 et celui du Roman de l’Académie française et dont Albert Dupontel vient de faire une adaptation cinématographique remarquable.

Reste que l’étude de ces textes, si rude parfois, peut révulser des élèves qui n’ont pas envie d’entendre parler de ça si on insiste… Comment alors leur faire sentir l’horreur des tranchées, comment leur laisser imaginer cette grande saignée, comment leur faire vivre l’intensité des actes de solidarité entre ennemis et comment peuvent-ils comprendre le désespoir, l’ironie, la cruauté, le mépris, la douleur et le chagrin ?

La réponse paraît simple : en les associant à une création artistique, sous la direction de leurs enseignants. Ils joueront à être comme leurs ancêtres, à retrouver des impressions, des sensations, des émotions… par l’art.

Le travail pédagogique développé pendant la période impartie, en histoire et en lettres, se fondera sur l’écriture : les productions réalisées pendant les cours, pendant le voyage scolaire ou pendant les rencontres des élèves des trois établissements, fourniront la matière du spectacle théâtral.

Ce matériau se fonde d’abord sur des témoignages authentiques d’écrivains de l’époque ou de soldats anonymes, mais aussi sur des écrits d’élèves qui adopteront la même forme, que ce soit des témoignages imités de ceux qui auront été étudiés en classe –comme si ces adolescents se retrouvaient dans cette guerre de position- ou ceux qu’ils auront écrits en réaction à leurs lectures ou à leur visite sur les lieux mêmes. Nous pensons privilégier les lettres.

Adressées à des destinataires différents, ces lettres permettront de donner une vision complète : depuis les lettres intimes jusqu’aux lettres ouvertes. Et si les destinataires ont entre eux un lien –de parenté, de voisinage, de métier, de fonction, etc.- nous pourrons sans doute donner aux personnages un caractère allégorique Elles raconteront le quotidien des tranchées, l’ennui, les révoltes, les actes de solidarité, les représailles, l’absurde.

Cette écriture fera de nos élèves des passeurs d’Histoire : ils n’auront pas « abordé » les événements de cette guerre par le seul filtre de l’intellect. Ils se seront confrontés en quelques séances à l’écriture, une écriture qui fera comme si c’étaient eux qui avaient été au front.

Passeurs d’Histoire, mais aussi défenseurs de la paix : leurs productions, qui seront le matériau d’une création artistique –un spectacle théâtral- peut leur faire vivre de l’intérieur l’ignominie de cette guerre, son absurdité, son non-sens. Le théâtre, on le sait, a un rôle cathartique : celui de libérer les émotions. Leurs écrits témoigneront de leurs émotions et les émotions, c’est une des manières –voire la seule– pour convaincre le public que le seul chemin viable pour l’Humanité est la paix.

La seule manière, nous semble-t-il, de faire de ce centième anniversaire un événement qui leur serre le cœur et travaille modestement à rendre les élèves de futurs acteurs de la paix.

Christine Méron

Projet pédagogique des enseignants de français et d’histoire

  1. Etudier un corpus de textes qui nourrira l’imaginaire : des témoignages de l’époque, d’auteurs anonymes ou d’écrivains célèbre (Le Feu, Henri Barbusse,1916 ; A l’Ouest rien de nouveau, E.M Remarque,1928 ; Paroles de poilus, Lettres et carnets du front 1914-1918) : Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier , 1914-1918 : romans et bandes dessinées d’aujourd’hui : il faut expliquer aux élèves que des écrivains d’aujourd’hui s’intéressent à cette guerre et en ont fait des œuvres qui se fondent non sur la « vérité » historique (même s’ils sont très documentés) mais sur la vision personnelle qu’ils se font de cette guerre en choisissant un point de vue tout à fait inattendu. Quelques exemples : La Chambre des officiers, Marc Dugain, 1998, 14, Jean Echenoz, 2012, Au-revoir là-haut, Pierre Lemaître, 2013, Le Collier rouge de Jean-Christophe Ruffin, 2014, la bande dessinée Putain de guerre, de Jacques Tardi, 2008 et celle de Pierre Lemaître et Christian de Metter, Au-revoir là-haut, 2015.
  2. Ecrire et réécrire: L’étude de ces textes ne peut se satisfaire à elle seule. Elle peut certes permettre de choisir des extraits de textes littéraires qui auront particulièrement marqué les élèves mais surtout les inciter à produire des écrits ou des réécritures, comme c’est le cas dans toute séquence pédagogique. Pour ce thème, rédiger des lettres –entièrement inventées ou imitées- nous paraît être le travail le plus adapté pour que les élèves rendent compte non seulement de leur compréhension du climat de cette guerre mais aussi de leurs émotions. … Plus précisément écrire des lettres à la manière des Poilus, multiplier les destinataires de ces lettres : lettres à ses parents, à sa femme, à ses enfants, à ses frères ou sœurs ; lettres intimes donc ou lettres ouvertes au commandement militaire, au Président de la République…

-> Objectifs : multiplier les approches, les anecdotes, les écritures, les supports pour faire naître chez les élèves des évocations mentales. Cela induit évidemment une bonne compréhension des textes étudiés, mais aussi des travaux où ils seront mis à contribution : réécritures, dessins, plans, cartes, photos… Insister sur l’écriture épistolaire : décrire une situation concrète, laisser passer les émotions, adopter un ton personnel, envisager la censure – ce qui peut ou ne peut être écrit, varier les destinataires… et pourquoi pas la nationalité des scripteurs.

  1. Se construire un imaginaire: projeter, expliquer, commenter des photos, comparer les textes étudiés et peintures et extraits de films : des tableaux de l’après-guerre, des documentaires de l’époque et des films plus contemporains.

-> Objectifs : nourrir l’imaginaire des élèves, raisonner sur ces images : que montrent-elles ? que dénoncent-elles ? comment manipulent-elles les gens ? Être capable de les contextualiser, de les situer dans le temps et l’espace.